Tout ce qui précède décrivait un système monophasé : une phase,
un neutre, une tension de 230 V. Le réseau public, lui, est
triphasé : trois phases déphasées entre elles, et un neutre
commun. La maison française est habituellement branchée sur
l’une des trois phases et reçoit du monophasé ; mais dès que la
puissance demandée ou la surface dépasse certains seuils — et c’est
le cas du manoir — le branchement est en triphasé. Ce module
explique pourquoi le triphasé existe, ce qui change par rapport au
monophasé, et comment on conçoit un tableau et une distribution
triphasés en résidentiel. Le tableau du M10 est repris ici en
triphasé.
En triphasé résidentiel, le disjoncteur de branchement est
tétrapolaire (3 phases + neutre), avec coupure simultanée des
4 pôles. Cf. M3, M5. NF C 15-100 [section ?].
Les circuits monophasés d’un tableau triphasé doivent être
répartis entre les trois phases de façon à équilibrer la
charge. NF C 15-100 [section ?].
Le conducteur de neutre doit avoir la même section que les
conducteurs de phase, sauf cas particulier autorisé pour les
fortes sections en aval. NF C 15-100 [section ?].
Les dispositifs différentiels d’un tableau triphasé sont
tétrapolaires ; pour les circuits terminaux monophasés, des
ID bipolaires placés sur chaque phase sont admis. NF C 15-100
[section ?].
Les sections précises seront confirmées dans le guide Promotelec.
Une question légitime : pourquoi la maison française vit-elle, le
plus souvent, en monophasé, alors que le réseau public, lui,
distribue toujours en triphasé ? Trois bonnes raisons font
exister le triphasé partout en amont, et le rendent nécessaire dès
qu’on dépasse l’échelle du logement modeste.
Puissance. À tension et courant donnés, un système triphasé
transporte environ 1,7 fois plus de puissance qu’un système
monophasé — exactement 3 fois plus, comme on va le voir.
Pour une grande installation, le triphasé permet de réduire les
courants dans chaque conducteur, donc les sections de câbles et
les pertes par effet Joule.
Moteurs. Un moteur triphasé démarre seul, sans dispositif
auxiliaire, et délivre un couple régulier et constant dans
le temps. Un moteur monophasé exige un démarreur (condensateur,
spire de Frager) et a un couple pulsatoire. Toutes les pompes
à chaleur, climatiseurs et compresseurs de puissance significative
sont triphasés.
Équilibrage et qualité du réseau. En répartissant des charges
monophasées équilibrées entre les trois phases, le distributeur
voit un réseau équilibré, où le courant dans le neutre reste
faible. C’est essentiel à la qualité d’ensemble du réseau public.
En résidentiel, le triphasé devient nécessaire dès que la
puissance totale dépasse les 12 kVA (limite haute de l’abonnement
monophasé Enedis, M3), ou dès qu’une charge spécifique exige du
triphasé : pompe à chaleur de puissance, borne de recharge VE
22 kW, plaque de cuisson triphasée, etc.
Un système triphasé est un ensemble de trois tensions alternatives
sinusoïdales, de même fréquence (50 Hz en Europe), de même
amplitude, et déphasées entre elles de 120° (soit un tiers de
période).
Les trois tensions sur une période complète. Elles ont même amplitude et même fréquence, et sont décalées de 120° l'une de l'autre — les deux cotes en bas de figure. Observer qu'à tout instant, quand une phase est au maximum, les deux autres sont négatives : c'est cette répartition permanente qui fait qu'un système équilibré n'appelle aucun courant dans le neutre. J JMesserly · Domaine public · Wikimedia Commons
Les trois conducteurs sont appelés phases et notés L1, L2,
L3 (anciennement R, S, T). Un quatrième conducteur, le
neutre N, sert de référence commune : c’est par rapport à lui
que sont mesurées les tensions simples de chaque phase.
À tout instant t :
v1(t)+v2(t)+v3(t)=0
C’est la propriété fondamentale du système équilibré : la somme
instantanée des trois tensions est nulle. Conséquence directe pour
les courants : dans un système parfaitement équilibré (mêmes
charges sur les trois phases), la somme instantanée des courants
est aussi nulle, et le courant qui revient par le neutre est nul
— le neutre, en théorie, ne sert à rien.
En pratique, on n’est jamais parfaitement équilibré ; le neutre
collecte le résiduel du déséquilibre. C’est la section 7 qui
traitera ce point.
À partir des trois phases, on peut mesurer deux tensions distinctes :
La tension simple V — entre une phase et le neutre.
La tension composée U — entre deux phases.
En France, le réseau public basse tension est dimensionné pour :
V=230VU=400V
Ces deux valeurs ne sont pas indépendantes : elles sont reliées par
la géométrie du système triphasé. Quand on calcule la différence
entre deux tensions sinusoïdales déphasées de 120°, on obtient une
tension d’amplitude :
U=V×3
Soit, numériquement : 230×3≈398≈400 V.
Mesure
Conducteurs concernés
Valeur en France
Tension simple V
L1–N, L2–N, L3–N
230 V
Tension composée U
L1–L2, L2–L3, L3–L1
400 V
Implication pratique. Un appareil branché entre phase et
neutre voit 230 V — exactement comme en monophasé. C’est le cas
de toutes les prises de courant et tous les circuits monophasés
classiques d’un tableau triphasé. Un appareil branché entre deux
phases voit 400 V : c’est le cas de certains équipements
triphasés (moteurs, plaques tri en couplage triangle).
Une charge triphasée peut être raccordée de deux façons au
système — c’est le couplage.
Couplage étoile (Y)
Chaque enroulement ou élément de charge est branché entre une
phase et le neutre. Il voit donc la tension simple V = 230 V.
Le point commun des trois éléments est relié au neutre.
Usage : la plupart des charges triphasées résidentielles
(radiateurs tri, plaques tri 3 × 230 V).
Couplage triangle (Δ)
Chaque enroulement ou élément de charge est branché entre deux
phases. Il voit donc la tension composée U = 400 V, et
aucun retour au neutre n’est utilisé. Usage : moteurs triphasés
de plus forte puissance, plaques tri 400 V triangle.
Un même moteur peut souvent être couplé soit en étoile soit
en triangle, selon la tension du réseau et le besoin de couple au
démarrage : démarrage étoile-triangle classique des moteurs
industriels. En résidentiel, l’étoile suffit dans l’écrasante
majorité des cas.
La puissance totale appelée par une charge triphasée équilibrée
s’écrit, à partir de la tension composée U et du courant par
phase I :
P=3×U×I×cosφ
Avec U = 400 V et cosφ le facteur de puissance (M1), I le
courant en ampères dans chacune des trois phases (égal sur les
trois par hypothèse d’équilibre), P la puissance active en watts.
On peut aussi l’écrire à partir de la tension simple V :
P=3×V×I×cosφ
Les deux formes sont équivalentes : 3V=3×3U=3U.
Application : trouver le courant par phase. À l’envers :
I=3×U×cosφP
Exemple. Une pompe à chaleur triphasée appelle P = 9 kW avec
cosφ=0,9.
I=3×400×0,99000≈14,4A par phase
À titre de comparaison, la même puissance en monophasé sous 230 V
imposerait I=9000/(230×0,9)≈43 A par
conducteur — section et calibres tout autres. C’est l’économie
typique du triphasé : à puissance égale, on divise le courant par
environ 3.
Enedis propose des abonnements monophasés jusqu’à 12 kVA et
triphasés à partir de 9 kVA et jusqu’à 36 kVA (tarif
bleu résidentiel).
Puissance
Type
Intensité réglée du disjoncteur de branchement
6 kVA
Mono
30 A
9 kVA
Mono ou Tri
Mono : 45 A · Tri : 3 × 15 A
12 kVA
Mono ou Tri
Mono : 60 A · Tri : 3 × 20 A
15 kVA
Tri
3 × 25 A
18 kVA
Tri
3 × 30 A
24 kVA
Tri
3 × 40 A
30 kVA
Tri
3 × 50 A
36 kVA
Tri
3 × 60 A
(Les valeurs précises de réglage sont à confirmer en M3 / sur le
catalogue Enedis en vigueur.)
Le disjoncteur de branchement triphasé est tétrapolaire : il
coupe simultanément les trois phases et le neutre. Son calibre
nominal est réglable, sur des plages typiques (10/30 A, 30/60 A,
60/90 A) que choisit Enedis selon l’abonnement souscrit. Comme en
monophasé, il est sélectif S (courbe lente) pour laisser aux
protections aval le temps de déclencher.
Quand passer en triphasé ? Trois critères, dont un seul suffit :
Puissance totale dépassant 12 kVA.
Une charge unique en triphasé obligatoire : borne de
recharge VE 22 kW, PAC de puissance, certains moteurs.
Distribution longue (grande surface, dépendances éloignées)
où la division du courant en trois réduit fortement les sections
et la chute de tension (M6).
Pour le manoir, les trois critères sont remplis. Le manoir
sera donc en triphasé.
Dans un tableau triphasé, la plupart des circuits restent
monophasés : chaque circuit est branché entre une phase
particulière et le neutre. La phase utilisée dépend du
disjoncteur : un disjoncteur monopolaire sur le peigne tétrapolaire
capte la phase de la position où il est inséré.
Le principe de l’équilibrage. On répartit les circuits
monophasés entre les phases L1, L2, L3 de manière équilibrée,
en visant que les trois phases voient un courant total similaire.
Un déséquilibre dégrade le réseau (côté Enedis), augmente le courant
dans le neutre (côté installation) et peut faire déclencher le
disjoncteur de branchement sur une phase alors que les autres
sont sous-utilisées.
Méthode d’équilibrage. On estime, pour chaque circuit, sa
puissance probable. On affecte les circuits en alternant les
phases, en tenant compte de leur simultanéité : deux gros
appareils susceptibles de fonctionner ensemble (lave-linge et
sèche-linge, par exemple) sont mis sur des phases différentes,
de sorte qu’ils ne sollicitent pas la même.
Le courant dans le neutre. En triphasé équilibré, la somme
vectorielle des courants des trois phases est nulle, donc le
courant dans le neutre l’est aussi :
IN=I1+I2+I3=0
En présence de déséquilibre, cette somme n’est plus nulle et le
neutre transporte le résiduel. Conséquence : le neutre doit être
dimensionné comme les phases — il peut en pratique porter un
courant comparable.
8. Le tableau triphasé et la décision pour le manoir
Le tableau triphasé reprend l’architecture en deux étages du M10,
avec ces différences clés :
Peigne tétrapolaire au lieu de bipolaire : distribue 3 phases
N le long de la rangée.
Interrupteurs différentiels tétrapolaires (4 pôles) en tête de
rangée, pour les circuits triphasés. Pour des circuits monophasés
uniquement, on peut placer un ID bipolaire par phase — chaque
ID protège alors un sous-groupe monophasé attaché à une phase
donnée.
Disjoncteurs tétrapolaires pour les circuits triphasés (plaque
tri, PAC tri, borne VE tri) ; disjoncteurs monopolaires +
neutre (1P+N) ou monopolaires simples pour les circuits
monophasés.
Étiquetage de la phase : chaque circuit monophasé est étiqueté
avec sa phase (L1, L2 ou L3), pour permettre le suivi
d’équilibrage et les interventions futures.
Architecture type d’un tableau triphasé résidentiel :
de la surface (> 200 m²) et de l’éloignement des dépendances
(M6) ;
des charges triphasées prévues (PAC, borne VE 22 kW, photovoltaïque
d’une puissance significative en M16) ;
de la puissance cumulée probable (> 12 kVA) ;
→ le branchement du manoir sera triphasé, d’une puissance à
choisir entre 18 et 36 kVA selon l’étude détaillée des charges.
Le tableau du M10 est repris ici en triphasé : mêmes principes de
répartition (règle des 8 circuits par ID, séparation des fonctions
vitales, type adapté), avec en plus l’équilibrage par phase comme
contrainte supplémentaire.
Livrable attendu : un dossier dossier-manoir/M11/ contenant :
bilan-puissance.md — bilan de puissance complet du manoir,
par circuit et par zone. Pour chaque charge : puissance nominale,
cos φ supposé, facteur de simultanéité estimé. Total appelé
simultané estimé en kVA, en deux scénarios (hiver / été). Choix
et justification de l’abonnement triphasé retenu (puissance
et courant par phase).
affectation-phases.md — pour chaque circuit monophasé du
manoir issu du dossier M10, affecter une phase (L1, L2 ou L3) en
équilibrant la charge totale et en séparant les appareils
susceptibles de fonctionner ensemble. Table récapitulative :
somme estimée par phase, écart relatif inférieur à 15 % visé.
schema-unifilaire-triphase.svg — reprise du schéma
unifilaire monophasé du M10 en triphasé : AGCP
tétrapolaire, ID tétrapolaire pour les circuits tri, ID
bipolaires par phase pour les groupes monophasés, disjoncteurs.
Chaque circuit monophasé porte sa phase en étiquette.
circuits-tri-manoir.md — note dédiée aux circuits
triphasés purs du manoir (plaque tri si retenue, PAC tri si
retenue, borne VE 22 kW, éventuellement subdistribution tri vers
les dépendances) : puissance, section, courant par phase, type
d’ID, calibre du disjoncteur tétrapolaire.
subdistribution-dependances.md — esquisse de la
subdistribution triphasée vers les écuries / communs : départ
protégé au tableau principal, longueur, section retenue (calcul
chute de tension de M6 refait en triphasé avec b = √3), tableau
divisionnaire éventuel.
Ce dossier produit le jalon mois 6 (SPECS §11) : « Schéma
unifilaire complet du manoir, en triphasé ».
Calculer V à partir de U et inversement. Sur tableur, à
partir de U = 400 V, calculer V = 230 V et vérifier la relation
U=V3. Faire de même à partir d’un réseau industriel
690 V — déduire V. Confirmer mentalement le facteur 1,732.
Bilan de puissance triphasée — exercice. Pour une PAC de
12 kW cosφ=0,9, une plaque tri de 6 kW, un VE en
charge à 22 kW cosφ=1, et un éclairage cumulé monophasé
de 1,5 kW, calculer le courant par phase à pleine sollicitation.
Choisir l’abonnement adéquat.
Équilibrer un tableau. Reprendre la liste des circuits du
dossier M10, affecter une phase à chacun, calculer la somme des
puissances par phase, et itérer jusqu’à un déséquilibre relatif
inférieur à 15 %.
Simuler un système triphasé sur Falstad. Construire trois
sources sinusoïdales 230 V déphasées de 120°. Visualiser la
superposition des trois tensions, mesurer la tension entre deux
phases et retrouver 400 V. Observer le neutre : courant nul en
équilibre, courant non nul si on retire une charge sur une phase.
Câbler un mini-tableau triphasé sur QElectroTech. Reproduire
le schéma type de la section 8 dans QElectroTech (SPECS §10), avec
AGCP tétrapolaire, un ID tétrapolaire, un ID bipolaire par phase,
et un circuit terminal par groupe. Exporter en SVG.
Sub-distribution tri vers les dépendances (chute de tension : b = √3)
À conserver avec les fiches M0 à M10. M12 enchaîne avec les
circuits spécialisés (chauffage, PAC, plancher chauffant, ECS,
piscine, borne VE) dont plusieurs sont triphasés et exploitent
directement les choix faits ici.